Un demi-million d’albums vendus. Près de mille concerts dans une vingtaine de pays. Une foule de 96 000 personnes pour un spectacle d’adieu. Pis pas un seul mot chanté. L’histoire d’UZEB est tellement improbable qu’il fallait un documentaire pour qu’on ose se la raconter au complet — c’est chose faite avec UZEB en fusion, en salle depuis le 3 juillet.

Un nom de fête de village

Tout commence le 14 août 1975, à Acton Vale — jour de la Saint-Eusèbe, ce qui donnera au groupe son premier nom : Euzèbe Jazz. Le documentaire de Philippe Frenette-Roy retrace ces débuts modestes, quand la formation cherchait encore sa configuration entre Drummondville pis les bars de la province. Le noyau finira par se fixer : Michel Cusson à la guitare, Alain Caron à la basse, pis, à partir de 1980, Paul Brochu à la batterie.

Les trajectoires personnelles racontées dans le film valent le détour à elles seules. Cusson dit que sa passion a commencé sans qu’il s’en aperçoive, entre un père violoneux pis le déclic d’entendre Led Zeppelin II à la cafétéria de l’école en 9e année — il a joué de la guitare tous les jours depuis. Caron, petit dernier d’une famille de onze enfants, faisait la tournée des clubs de la province depuis ses 14 ans dans des groupes de danse, sept soirs par semaine, jusqu’à ce qu’un album d’Oscar Peterson le fasse basculer dans le jazz. Brochu, lui, s’est fait dire une seule chose en joignant le groupe : ici, la priorité, c’est le groupe.

À armes égales avec le monde pop

Ce qui rend UZEB unique, ce n’est pas d’avoir été un bon groupe de jazz. C’est d’avoir été mis en marché — pis reçu — comme un groupe pop, garde-robes bariolées des années 80 incluses (Caron avoue en riant dans le film qu’il avait souvent l’air d’un clown). Cusson raconte que le groupe jouait les mêmes salles pis les mêmes bars que les vedettes pop, à armes égales.

Les jalons défilent : le mythique bar L’Air du temps dans le Vieux-Montréal, un premier disque capté en spectacle au Royaume-Uni (Live at Bracknell, 1981), puis le premier album studio, Fast Emotion, en 1982 sur l’étiquette québécoise Paroles & Musique — un succès ici comme en France. La même année, UZEB accompagne Claude Dubois en tournée, une collaboration qui culmine avec deux soirs majeurs au Forum de Montréal pis au Colisée de Québec.

La suite, c’est la consécration : Félix du groupe de l’année à l’ADISQ en 1984 pis en 1989 — neuf Félix en tout —, le prix Oscar-Peterson du Festival de jazz en 1991, un passage marquant à l’Olympia de Paris en 1986, pis des tournées de Montréal à Jakarta, en passant par Singapour, l’Italie, l’Espagne pis Israël. À l’époque, on présente leur dernier grand voyage comme la plus grosse tournée internationale jamais menée par un groupe québécois. Pour de la musique instrumentale. Laisse ça descendre deux secondes.

La fusion, pis la scission

La grande force du documentaire — saluée par la critique —, c’est son honnêteté. Pas d’hagiographie : les trois hommes racontent eux-mêmes comment le succès a fini par user la colle. Cusson tirait vers le rock, Caron voulait creuser le jazz; entre les deux compositeurs, chacun tirait la couverte de son bord, pis Brochu se retrouvait au milieu. Cusson ne se ménage pas : il se décrit lui-même comme fatigant, quelqu’un qui voulait trop. Caron résume la fin autrement : trop de concerts, pis deux gars qui voulaient chacun être cent pour cent eux-mêmes.

La fin, justement, est l’un des plus beaux paradoxes de notre histoire musicale : à l’été 1992, UZEB donne son dernier spectacle au Festival international de jazz de Montréal devant plus de 96 000 personnes — les membres savent que c’est la fin, le public l’ignore, pis des vedettes du jazz mondial comme Didier Lockwood, Tiger Okoshi pis Michael Brecker montent les rejoindre. Un groupe qui se sépare au sommet absolu de sa popularité : ça ne s’invente pas.

Vingt-cinq ans plus tard, pis maintenant

Il faudra attendre 2017 pour la seule réunion du trio — une série de concerts en Europe pis au Québec dont sera tiré l’album R3union Live. Le film s’offre le luxe de poser LA question : une ultime tournée? Brochu est partant, Cusson est ouvert, Caron a trop de projets. La démocratie tranche, comme toujours chez UZEB.

UZEB en fusion a été présenté en première mondiale le 29 juin au Monument-National, dans le cadre du Festival de jazz — 34 ans après la foule monstre de 1992, la boucle est belle. Le film, fruit de six ans de travail pis d’une campagne de sociofinancement lancée pour libérer les archives, prend l’affiche pendant que Cusson pis Caron jouent chacun leur projet solo au Gesù. La relève instrumentale, elle, s’appelle Angine de Poitrine — que les trois vétérans admirent ouvertement.

Pourquoi ça nous appartient

UZEB, c’est la preuve par trois que la virtuosité d’ici n’a jamais eu besoin de paroles pour voyager. Avant les studios de Morin-Heights, avant les albums encensés, il y a eu un petit pub de Drummondville pis trois gars qui refusaient de choisir entre le jazz pis le populaire. Le documentaire leur rend la place qu’ils occupent déjà dans nos oreilles : celle d’un patrimoine qui groove encore.

Sources : Radio-Canada, Le Devoir, La Presse, La Voix de l’Est, uzebenfusion.com, CTVM.info, atuvu.ca.

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